Réflexions d’une jeune artiste

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Pablo Picasso ; David Douglas Duncan ;  Cannes, La Californie, juillet 1957, Villa La Californie [Pablo Picasso selon Douglas Duncan, Cannes, La Californie, juillet 1957]

L’art, pourquoi?
J’ai toujours su que je voulais être artiste. Comme on respire, comme on se nourrit, tout ce que je voyais, entendais, ressentais pouvait se traduire par des formes.
Il y en a qui sont forts en maths, et qui font de la finance, d’autres qui savent négocier, vendre. Moi, c’était observer et reproduire les formes auxquelles j’étais sensible.

« Je ne comprends vraiment pas ça. Un enfant de cinq ans peut le faire. »

J’étais bien d’accord avec mon père à ce moment là, vers douze ans. Moi non plus, je ne comprenais pas, je ne voyais pas l’intérêt d’un rectangle noir sur fond blanc, d’une pissotière retournée et signée, d’un concert de notes sans harmonie. Et ça m’ennuyait.

Mais, en grandissant, en continuant à suivre les intuitions de ma sensibilité, j’ai été de plus en plus touchée par la poésie qui se dégage de certaines choses. Un équilibre, un déséquilibre. Des mots qui se réunissent, deux formes qui surprennent,  des formes que je n’avais jamais vues nulle part avant, ni ailleurs. Quelque chose à quoi on n’est pas sensible au premier abord, mais qui quand on prend le temps de s’y attarder, touche. L’arrête d’un immeuble qui déchire le ciel, un graffiti qui s’éclaire dans l’ombre, les mots d’un poète qui se meurent sur mes lèvres, une chanson.
C’est comme ça que les limites de ce que l’on considère comme étant ‘beau’, ‘touchant’, ‘poétique’, s’élargissent. C’est une recherche permanente pour repousser les limites de ce à quoi on est sensible.

 

Je le sentais grandir, ce Moi artiste. Il voyait et saisissait tout, il applaudissait devant le beau comme le laid, le geste comme l’immobile, le jour, la nuit, partout. J’avais peur de lui, tant on m’avait dit : « petite, c’est pas comme ça que ça marche. Trop d’appelés et peu d’élus, fais le donc taire et trouve toi donc une situation ».

J’étais coriace.

Comme un certain nombre d’entre vous, qui vous êtes engagés sur la voie artistique malgré les augures, peintres, dessinateurs ou musiciens, cinéastes, photographes ou écrivains, j’ai poursuivi mon chemin, lançant un « cause toujours tu m’intéresses » aux mauvaises langues, « la poésie vaincra. »

Car tout ne s’improvise pas, car il est des histoires, des langages et des techniques à assimiler pour mieux les déconstruire, car il faut connaître la rigidité d’un cadre pour pouvoir s’en émanciper, j’ai taillé mes crayons, passer les examens d’entrée et intégré une école d’art.
En passant les portes de l’établissement, mon corps frémit. Et si tout était à l’image de ces colonnes, de ce sol trop lisse ? Et s’ils me modelaient, me façonnaient, mettaient des mots dans ma bouche et des couleurs au bout de mes doigts ?

« Arrête de trembler. »

Très vite, j’ai expérimenté la liberté. J’ai construit mes propres cadres. Je les ai rognés, troués, gravés, brossés. Et je les ai dépassés. J’avais les bases, mais ce que j’en faisais, au fond, c’était bien mon affaire.

Puis il a été temps de sortir des études, de se lancer dans la vie, la vraie, celle du dehors, avec un diplôme d’artiste au fond de la poche, déjà bien percée, d’ailleurs.Les années passées à user les bancs de l’école m’avaient conditionnée à un certain mode de pensée quant à mes créations : je n’en vivrai pas.

Au départ, je me disais simplement que « je n’en vivrai pas tout de suite ». Mais plus le temps passait, de séminaires en ateliers, plus cela s’imposait à moi comme une évidence.

La nature de mon travail, le contexte, la conjoncture, ce que j’apprenais du milieu culturel et artistique et découvrais de ses coulisses, avaient achevé de m’en convaincre.

La figure fantasmée de l’artiste maudit, affamé, dérangé, toujours libre de créer, demeure figée dans l’esprit collectif. Or, d’aucuns s’accordent à dire que la créativité naît du malaise, que tout a plus de sens dès lors que nos estomacs sont vides. Je ne crois pas que ces conditions permettent de créer. L’artiste est vivant, et il a des besoins ne sont pas plus sourds que ceux d’un autre.

Le financement du temps de la création artistique a toujours été problématique. Si l’artiste est par l’expression de sa créativité, si elle meurt dès lors qu’il se tait, alors, ne pas avoir  le temps nécessaire pour créer, c’est l’assassiner, proprement et en silence. Et c’est détruire l’existence possible d’artistes dans une société.
Créer pour vivre, ou vivre pour créer ? Dilemme philosophique  par excellence. Comme si c’était si simple.

« Alors, non, je n’en vivrai pas. Papa, maman, pardon.
Bon. Et maintenant, tu fais quoi ? »

Il faut savoir que la forme que prend la recherche artistique sortant d’une optique industrielle la rend difficilement finançable, car difficilement vendable et diffusable.

Bien évidemment, bourses et résidences pour les artistes plasticiens, aides à l’écriture pour les cinéastes, à la maquette pour les compagnies de théâtre, sont autant de soutiens institutionnels, publics ou privés à l’impulsion de cette création si spécifique, en marge des circuits de l’Industrie. Ce déploiement d’aides et de  soutiens, ces volontés d’aider l’art à vivre permettent-ils de couvrir le temps nécessaire à produire de l’Art ? Peuvent-ils fonctionner comme une rémunération du travail artistique ?

D’autre part, ces soutiens, bien malgré les raisons de leur création, participent de la précarité artistique : ils touchent un réseau d’individus, leur donnant une visibilité, les intégrant dans un réseau, et créant ainsi un clivage dans les communautés artistiques elles-mêmes. Il y aurait un art soutenu, et un art exclu, suivant des critères pas uniquement de recherche d’excellence.

On peut penser alors à toutes les structures alternatives, qui ouvrent leurs portes à une diversité d’artistes, et les soutiennent dans leur démarche. Elles font naître et alimentent des lieux de création, d’expression, d’éducation, tissent un lien entre l’artiste et le public.
De la Miroiterie de Ménilmontant au Château de la République en passant par le Bloc du Pré Saint Gervais, il n’y a pas tant de pas que ça. Certains, fatigués de recevoir des avis d’expulsion, finiront par signer des conventions ou intègreront d’autres collectifs, mais c’est une autre histoire. Au-delà du squat, d’autres espaces et d’autres initiatives encouragent la créativité des jeunes générations. Elles s’inscrivent dans une perspective ultra locale, locale, nationale ou régionale, de l’association de quartier qui se fait porte-voix au programme M4m qui entend favoriser la mobilité artistique et les synergies entre artistes et professionnels de la création et de la culture. Les lieux numériques, enfin, peuvent fonctionner comme des moyens de création de nouveaux types de réseaux de mise en relation d’un artiste et de son public.

Et finalement, ce déploiement d’aides et de soutien à la création n’empêche pas de nombreux jeunes artistes de pratiquer ce que l’on nomme communément ‘boulot alimentaire’. Quelle terrible expression !

Terrible, parce qu’elle sous-entend qu’il existerait un travail qui puisse être non alimentaire.Mais si l’on retire la dimension alimentaire à toute forme de travail, que lui reste-t-il? Je ne considère pas que créer soit un loisir de dimanche et de jour fériés, un simple passe-temps, un moyen de combler l’ennui dans ces moments où je ne « travaille » pas. Ce serait même tout le contraire. Travailler, c’est donner de son temps, de son savoir et de son savoir-faire, afin de contribuer, d’une manière ou d’une autre, à la vie de la cité – cité à prendre dans son acception la plus large, celle de communauté humaine. L’art en soi représente une contribution majeure, capitale même, car il sonne corps, montre, désigne, interroge et touche, ouvre des perspectives nouvelles. Exutoire des passions, invitation aux questionnements, ou quelque chose entre les deux.

Il y a toujours quelque chose qui « travaille » en moi, à tout instant, et qui peut demander à jaillir comme une envie de pisser, que je déplace des palettes, rédige un compte-rendu de réunion, vende des habits ou des livres, nettoie les fesses d’un petit vieux. L’ordre de mes priorités voudrait que je laisse tout tomber, palettes, scanner, Code Civil et lingettes parfumées, tout, pour créer, à cet instant là. Or, la nécessité alimentaire, celle qui emplit mon ventre, paie mon loyer et mes factures EDF, veut que je la frustre. En la frustrant, je l’étouffe, je la rapetisse, je l’amenuise. Elle lutte, je la sens lutter, je la sens qui s’agite et vacille. Elle perdure, mais à quel prix? Quelle inscription sociale, après cinq à sept années d’études, de culture, de pratique artistique? Quelle reconnaissance?

 « Si tu ne l’entretiens pas, si tu l’oublies, ton envie, ta verve créatrice, elle mourra », m’avait-elle dit, sur la terrasse.
Je trouvais qu’elle en faisait un peu trop, mais au fond, elle avait raison.

Alors, si on ne peut pas être artiste « tout court » sans pour autant se résigner et se trahir, on fait comment, hein ?

Certains s’en vont. Certains rejoignent la capitale, d’autres la fuient, s’installent en banlieue, en province, à l’étranger. J’admets y avoir sérieusement songé lorsque j’entendis Bernard Murat déclarer au sujet des jeunes artistes à New York : « Dès qu’on a une idée, quelqu’un nous reçoit quelque part ». Mais l’herbe n’est pas toujours plus verte de l’autre côté de la porte d’embarquement.
Et dans le contexte actuel, il faut reconnaître que l’ingéniosité doit venir du dedans autant que du dehors. Peut-être commencer par reconstruire la perception de soi en tant qu’artiste.
Si un travail ‘alimentaire’ de professeur d’arts plastiques, de médiateur culturel, de réalisateur de films d’entreprise envahit le temps qui devrait être consacré à créer, alors, ce travail doit être pensé partie prenante du processus de création de l’artiste.

Je cherche maintenant à transformer en art chacun de mes gestes. La pensée poétique, engagée prend racine et donne du sens à mon implication dans la société. Je décide de ne plus envisager aucun travail alimentaire, mais de construire durablement et dans toutes les dimensions mon engagement artistique.

 

Bien à vous,

Les Filles de Serendip.

 

 

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[NB : La série « Réflexions de… » est composée de récits fictifs et documentés.]
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